J'en ai un peu marre des commentaires désobligeants sur la charge de travail des jeunes médecins. "C'est pas comme dans mon temps." "Dans mon temps on travaillait ben plus fort." "Ils pensent rien qu'à eux."
Dans un premier temps, je suis absolument convaincue que la charge de travail est la même sinon plus grande à cause de la lourdeur des cas. Par ailleurs, et c'est mon propos aujourd'hui, il est vrai que les médecins en 2008 ne veulent plus se sacrifier comme leurs ainés. C'est en partie la faute de la façon dont on les a formé, la faute à cet humanisme qui règne en roi dans nos facultés de médecine.
La définition d'un bon médecin change avec les époques. Au début de l'humanité, un bon médecin était un chaman impressionnant, qui commandait aux corps comme aux esprits. Ils avaient peu de remèdes mais ils les employaient à profusion. Ensuite, la science est apparue et s'est raffinée. Le bon médecin était celui qui posait le bon diagnostic et qui agissait. Il fallait poser des actes pour répondre à la demande. Guérir, à tout prix.
Et nous voici au 21ième siècle. La vie humaine s'est considéablement allongée grâce à toutes ces actions. Les options thérapeutiques sont nombreuses et accessibles. La mort est une maladie qu'il faut garder sous contrôle.
Maintenant, le bon médecin ne doit plus se contenter de diagnostiquer et d'agir, il lui faut aussi comprendre la patient. L'empathie et l'humanisme sont des vertus hautement prisées dans nos facultés de médecine. Nous exposons nos étudiants aux notions éthiques. Nous les rendons sensibles à la souffrance des patients et de leurs proches. Nous leur demandons de se rendre accessible à leurs sentiments afin de les rendre plus vrais, plus justes, plus écoutants.
Et je crois que ça marche. Les médecins sont de plus en plus préoccupés par un désir de trouver la solution la plus appropriée plutôt que la meilleure solution scientifique. Ils s'efforcent de plus en plus de soulager la souffrance du patient et non plus seulement de guérir les corps.
Mais qui dit sensibilité à la souffrance des patients dit aussi sensibilité à notre propre souffrance. "Charité bien ordonnée commence par soi-même". En ouvrant les yeux sur la souffrance de l'autre et sur les émotions que cette souffrance fait naître en nous, nous découvrons aussi notre propre existence. Nous ne pouvons nier notre humanité puisque nous la reconnaissons chez les autres.
L'empathie, c'est la capacité de se mettre à la place de l'autre et de ressentir ses sentiments et ses émotions. Inévitablement, ces mouvements du coeur auront des échos dans notre propre vie. Nous sommes alors confronté à notre propre souffrance, notre propre fatigue et nos propres désirs.
Former des médecins empathiques et écoutants, c'est former des médecins plus équilibrés qui chercheront toujours à soulager leur souffrance et celle des autres. C'est nécessairement former des médecins qui travailleront moins mais mieux. Formons plus de médecins et cessons de nous lamenter sur les Dr Welby du passé. Nos soignants de demain seront en meilleure santé, physique et mentale. Notre société ne s'en portera que mieux.